[Paragraphe 1] La réalité historique éprouve certains peuples par la violence des armes, d’autres par une érosion lente de l’espoir. Le peuple togolais est tristement parmi ceux que frappe cette seconde épreuve. Il subit des souffrances sans éclat et sans fracas, mais d’une constance qui dispense de toute emphase.

[Paragraphe 2] Celles des salaires qui ne suffisent plus, des hôpitaux dépourvus de tout le nécessaire, des jeunes diplômés attirés par l’exil comme un aimant et des familles qui comptent leurs jours plus qu’elles ne les vivent. [Paragraphe 3] Et, comble de l’infortune, ce peuple se trouve aujourd’hui pris entre deux figures qui, sous des apparences distinctes, concourent au même abandon. [Paragraphe 4] Le premier – l’insouciance au pouvoir, c’est celui qui détient les rênes, le président du Conseil.

Il est installé aux palais et aux protocoles. [Paragraphe 5] On attendrait de lui qu’il soit le garant de la cité, le gardien des heures difficiles. Il n’en est rien.

Tandis que la nation s’épuise, l’homme voyage. [Paragraphe 6] On le dit emporté dans les nacelles d’une montgolfière, contemplant les plaines depuis le ciel, comme on feuillette un album. Il va ensuite à la rencontre des Mongols de Chine, comme si les steppes lointaines cachaient le secret de la prospérité togolaise.

[Paragraphe 7] C’est de l’aérostation politique : un pouvoir qui s’élève pour ne plus voir ce qui se passe au sol. [Paragraphe 8] Cette indifférence n’est pas un accident de caractère ; c’est un système. Elle se nourrit d’une forme de mépris calme pour les gouvernés, réduits au rôle de figurants dans une pièce dont le dénouement est déjà écrit.

[Paragraphe 9] Le Togolais qui s’éveille à l’aube pour trouver de quoi nourrir les siens a peu d’intérêt pour les itinéraires exotiques du pouvoir. [Paragraphe 10] Le drapeau de l’espoir ne flotte plus ; il faseye mollement, comme une voile privée de vent, tandis que le navire dérive vers une destination incertaine. [Paragraphe 11] Deuxième personnage, la plume sans la lutte !

Le deuxième personnage est tout autre, du moins en apparence. Il est installé en Suisse, dans la sérénité des bords de lac, où il se proclame président du Conseil, voire le seul légitime. [Paragraphe 12] Il écrit des pages et des pages, tous les jours, sans relâche, avec une fécondité qui s’approche de la logorrhée.

[Paragraphe 13] Des textes, des communiqués, des proclamations, des exégèses : l’encre coule à flots, et on voudrait y voir le signe d’une énergie révolutionnaire qui accompagne le voyageur en montgolfière. [Paragraphe 14] Mais regardons de plus près : le rire amer provoqué par ces extravagances ne doit pas masquer leur gravité. [Paragraphe 15] Un jour de plus passé à gesticuler inutilement est un jour de plus de privations pour ceux qui n’ont que leur propre endurance.

[Paragraphe 16] Cela dit, cette lucidité est une simple propédeutique. Elle prépare, elle déblaie, elle initie ; elle ne saurait tenir lieu de programme. [Paragraphe 17] Mais elle est nécessaire, car aucune reconstruction n’est possible sur le terrain des illusions.

[Paragraphe 18] Il faut d’abord renoncer aux faux sauveurs pour pouvoir ensuite former des citoyens, des associations, des solidarités locales et des mobilisations réelles, enracinées dans le pays, pensées par lui et pour lui. [Paragraphe 19] Sans céder aux Cassandres, on pourrait, devant un tel tableau, faire preuve de défaitisme. [Paragraphe 20] Il serait aisé, presque confortable, de céder à ces oracles du malheur qui proclament l’irrémédiable et condamnent d’avance toute tentative.

[Paragraphe 21] Ce serait mal connaître le peuple togolais, dont l’histoire atteste la capacité de ressaisissement, la dignité silencieuse et l’ingéniosité dans l’adversité. [Paragraphe 22] Les Togolais ont survécu à bien des tempêtes ; ils survivront à celle-ci, pourvu qu’ils cessent d’attendre leur délivrance de ceux qui l’ont si longtemps différée.